Perception et construction d’un nouveau monde - R. Descartes

Après avoir, pendant le Renaissance, vanté les mérité de la culture et de la science antique, en particulier celle d’Aristote, les philosophes du XVIIe vont s’attacher à renverser complètement cette vision du monde, pour bâtir un science nouvelle et solide. En 1633, la condamnation de Galilée par l’inquisition illustre parfaitement cet affrontement. La démarche de Descartes se comprend dans cette optique. Il cherche à s’éloigner de la vision théologique du monde, pour construire une physique nouvelle. La parution en 1637 des Essais, dont le discours de la Méthode en est l’introduction, est une tentative d’éclairer le peuple et l’homme dans son universalité. En quoi la méthode cartésienne est elle si « révolutionnaire » ? Descartes propose d’abord à ses lecteurs une nouvelle façon de penser tout à fait inédite, qui va permettre la création d’un Nouveau Monde. Quel rôle va jouer le discours de la méthode dans la construction de cette vision originale du monde ? Comment cette vision se met elle en place, et d’où tire t’elle sa source ?I – Une nouvelle perception du monde

Pour Descartes, cette révolution dans la manière de voir le monde doit commencer par renverser l’édifice scolastique fournit par Aristote et Thomas d’Aquin. Aristote va mettre en place une méthode empiriste, en opposition à la philosophie de Platon. En partant du sensible, c’est à dire de la perception de l’être par les sens, le philosophe va chercher à mieux connaître l’objet pour parvenir à une connaissance la plus approfondie possible. En réponse à la 7e objection, Descartes va énoncer « du connaître à l’être la conséquence est bonne ». On ne peut donc connaître que si il existe l’être. Ainsi, puisque toute connaissance inclus l’être, il ne faut pas partir de l’être du connaître. Et c’est en connaissant clairement et distinctement une chose que l’on va pouvoir être certain de son existence. ( Méditations Métaphysiques, II). Cette nouvelle méthode renverse donc celle, empiriste, des scolastiques. Or on ne peut connaître que cette méthode si l’on suit l’enseignement des doctes dans les universités : « il est presque impossible que nos jugements soient si purs, ni si solides qu’ils auraient été, si nous avions eu l’usage entier de notre raison dès le point de notre naissance, et que nous eussions jamais été conduit que par elle » (Discours de la Méthode, II). La méthode proposée par Descartes est donc totalement originale, c’est une nouvelle manière de voir le monde et de philosopher, qui va renverser les théories scolastiques. C’est un nouveau départ, car elle va encourager à « ne recevoir jamais une chose comme vrai, que je ne la connusse évidemment ».

La perception ne part donc pas du sensible. Ce ne sont pas les organes sensitifs qui permettent de sentir, mais l’âme, car sentir est une modalité de la pensée : « Toutefois, à tout le moins, il est très certain qu’il me semble que je vois de la lumière, que j’entends du bruit, et que je sens de la chaleur ; cela ne peut être faux : et c’est proprement ce qui en moi s’appelle sentir ; et cela précisément n’est rien autre chose que penser » ( Méditations Métaphysiques, II, 9). Comment comprendre cela ? Dans la IVe partie de sa Dioptrique, il énoncera : « on sait déjà que c’est l’âme qui sent, et non le corps ». La perception d’une chose va passer par les organes, puis atteindre l’âme : c’est là que va se former la sensation (la chaleur, l’odeur, etc.). Un organe perçoit, mais ne peut le faire en lui même, car il a besoin de l’âme pour exprimer ce qu’il perçoit. Par exemple, une main coupé jetée dans le feu n’aura pas chaud : elle brûlera, mais ne sentira pas qu’elle brûle. Descartes énonce un autre argument, toujours dans la IV partie de la Dioptrique : « Lorsque l’âme est divertie par une extase ou une forte contemplation, tout le corps demeure sans sentiment, encore qu’il y ait divers objet qui le touche ». Comment la perception passe des organes à l’âme ? Celle-ci, située dans le cerveau, reçoit les données par les nerfs. Le cerveau est donc le siège de l’âme : celle ci n’épouse pas comme le disait Aristote la totalité du corps, mais seulement le cerveau. C’est donc une toute nouvelle façon de percevoir que met en place le système cognitif de Descartes.

Il reste encore une étape à franchir pour faire sortir la pensée de l’emprise scolastique : mettre en place une nouvelle relation entre l’homme et le monde. La sensation prend place à l’extérieur du sensible, en l’homme, dans lui-même. Le principale préjugé que combat Descartes consiste en la croyance que le monde est tel que nous le voyons. Or la chose, dans son essence, n’est pas la chose qui se forme en notre esprit. Le monde existe en dehors de nous, et sans nous. Descartes est le premier à énoncer cette distinction de l’homme et du monde aussi clairement. Dans le premier chapitre du Monde, Descartes énonce : « car encore que chacun se persuade communément que les idées que nous avons en notre pensée sont entièrement semblables aux objets dont elle procède, je ne vois point toutefois de raison qui nous assure de cela ; mais je remarque, au contraire, plusieurs expériences qui nous en doivent faire douter ». Ainsi, le langage nous fait concevoir dans notre esprit des choses qui n’ont rien de commun avec l’objet pensé : il n’y a rien de commun entre le mot « table », et une table réel. Ou entre une fourchette et le mot « fourchette ». Il n’y a ici rien de commun entre le mot, c’est à dire la perception, et l’objet que nous imaginons intuitivement dans notre esprit. La sensation que nous avons en nous du monde n’est donc pas le monde tel qu’il est. Et c’est là que Descartes se fait le créateur d’une nouvelle science, d’une nouvelle vision du monde : sa méthode a remise à plat tout le système empiriste scolastique, qui lui part du sensible perçu pour aller vers la connaissance. Mais cette perception ne correspond pas au monde réel !

La méthode de Descartes va donc consister à faire passer toute perception par la grille de l’entendement, de façon à concevoir clairement et distinctement dans mon esprit la réalité du monde extérieur. Il s’agit de prendre conscience de l’extériorité du monde, et de la différence qui s’opère entre la création de la sensation en mon esprit par la perception de la chose, et la chose elle même. Descartes va donc se lancer à la recherche de l’essence du monde, de ce qui reste lorsque l’on a gommé tous les accidents, c’est à dire les altérations, d’une chose. La méthode joue donc un rôle primordiale et essentiel : il s’agit en fait de construire un monde en ne partant que de la raison, en gommant l’action des sens sur toute les choses que l’on cherche à connaître. Or qu’est ce qui est commun à toute chose, après avoir supprimé les qualités subjectives perçues par les sens : la matière.

II – Un Nouveau Monde,

La première chose à laquelle va s’attaquer la physique de Descartes va être la physique scolastique, héritée d’Aristote. La principale originalité de la physique cartésienne va être la réduction de la totalité du monde à une seule et même entité : la matière. Cette homogénéité de l’être va être l’argument qui va contrer la physique aristotéliciennce. Les scolastiques en effet imaginent l’univers comme constitué de plusieurs niveaux qui n’ont pas la même structure physique. L’étage le plus haut est le plus noble est celui du feu. Suit ensuite celui de l’air, puis de l’eau et enfin de la terre. Ainsi la réalité d’une chose est désigné par sa place, dans sa localité. Il existerait deux mondes parallèles, un monde haut, divin, celui de la perfection, et un monde bas, celui de la corruption, des hommes. Ainsi pour Platon, le philosophe va devoir chercher à atteindre des niveau les plus élevés : cette tradition va se retrouver dans la doctrine chrétienne, avec le notion de salut. Le monde scolastique est alors un cosmos, c’est à dire une nature organisé, où chaque élément est sa place et se définie par celle-ci. On se rend compte que la physique de Descartes, avec l’homogénité de la matière, rend complètement obsolète cette vision du monde. Si la matière est la même partout, il ne peut exister de monde parallèle, ou de niveaux plus ou moins nobles.

Mais qu’est ce que la matière ? Elle est en fait une matérialisation d’une chose dans l’espace. La matière va être tout ce qui va prendre un certain espace. Descartes va alors la nommer « l’étendue ». Partout où il y aura une spacialité, il y aura de l’étendue, donc de la matière. Tout espace est donc mtière, et il n’existe pas d’espace vide. Mais cela ne va pas l’obliger à renier sa métaphysique : en effet, ni l’âme, ni dieu n’est matériel. Ce sont des entités qui ne prennent aucun espace, qui sont en quelques sortes exclus du monde physique. Cela n’empêche pas les deux sciences d’être en étroite relation, car sans la métaphysique, on ne peut prouver l’existance du monde extérieur, et sans la physique, on ne peut connaître ce monde : or ce sont des deux préceptes que Descartes a besoin de prouver pour mettre en place sa science. Néanmoins, cette matière ne fonctionne pas en elle même comme les moteurs immobiles d’Aristote : c’est donc dieu qui a crée le mouvement. La matière est gouvernée par des lois, qui lui donne son mouvement et assure sa conservation. Car il s’agit de conserver la matière et le mouvement qui a été mit dans le monde par dieu au moment de sa création, pour permettre au monde de perdurer. Par exemple, on sait depuis Galilée en 1933 que la Terre tourne autour du Soleil. Imaginons qu’elle s’arrête de tourner : le monde tel qu’il est s’arrêterait immédiatement d’être comme il est : car les lois du mouvements ne seraient plus actives. Quelles sont donc ces lois ? Descartes en formule trois dans son ouvrage Le Monde : La première est le principe d’inertie : « chaque chose demeure en l’état où elle est pendant que rien ne change ». Ainsi, chaque chose ne tend pas à se rendre en un lieu précis qui lui aurait été assigné, comme c’est le cas dans la physique d’Aristote, où le mouvement serait le moyen de révéler à la matière sa potentialité, sa puissance. Par exemple, le mouvement pourrait donner au bois sa forme qui lui est propre (un meuble par exemple). Avec Descartes, le mouvement ne signifie pas la destruction de la matière. Celle ci reste la même, et si sa forme change, cela ne détruit en rien la quantité de matière qu’il y avait en elle a la base. La seconde loi est que « quand un corps en pousse un autre, il ne saurait lui donner aucun mouvement, qu’il n’en perde en même temps autant du sien ; ni lui en ôter, que le sien ne s’augmente d’autant. ». Il ne peut donc y avoir une altération dans la quantité de mouvement, mais bien un changement de place, de localité d’une certaine quantité de matière. La troisième loi est la suivante : « tout corps qui se meut, tend à continuer son mouvement en ligne droite ». Celle-ci est prouvée dans le Dioptrique, où « toutes les parties de la matière subtile, que touche le côté du soleil qui nous regarde (c’est à dire les rayons), tendent en ligne droite vers nos yeux ».

Néanmoins, Descartes s’est bien que ces lois ne peuvent se produire telle qu’elle dans la nature : ce qu’il cherche, c’est à trouver les éléments invisibles qui gouvernent la matière. Or celle ci, à l’expérience, ne présente pas comme telle, car il existe des mouvements spécifiques dans la nature, et que les corps ne sont pas tous égaux. Il manque aussi notament la loi sur la gravité que Newton découvrira en 1967 pour comprendre de façon plus claire les mouvements. Mais Descartes a ouvert la voie (avec d’autres, comme Galilée ou Hyugens…) à une physique de la quantité, à une science nouvelle. Il a réussi à mettre à la nature à la portée de l’homme, à nous rendre, comme il le dit dans la VIe partie du Discours de la Méthode, « maitres et possesseurs de la Nature ». Cette maitrise va alors permettre à l’homme de se servir du monde à son avantage. Par exemple, l’analyse de la vision, dans la dioptrique, va permettre à l’homme de construire des lunettes plus précises, et donc de voir bien mieux. Ou encore, dans la Ve partie du Discours de la Méthode, d’encourager la Médecine, et qu’est ce qui peut être plus bénéfique que d’être en bonne santé ? Enfin, la morale que va tenter de mettre en place Descartes, est un exemple de la prise de l’homme sur le monde : car c’est lui qui va ériger ses propres lois, et non pas dieu qui va lui imposer. En proposant une morale, il va s’écarter de la morale institutionnalisée par l’Eglise ; il va encourager les hommes à sortir du dogmatisme chrétien, pour les pousser vers la science et la rationnalité.

Pour terminer, nous pouvons rappeler que c’est par la Méthode qui va proposer une nouvelle perception du monde et distinguer clairement l’homme et le monde, que va pouvoir se mettre en place un monde nouveau. Le Discours de la Méthode, et sa suite, constituée des Essais ( les Dioptriques, les Météores, la Géométrie), est donc un manuel d’enseignement, écrit en langue vulgaire, destiné à placer le monde à la porté de l’homme, et à écarter le dogmatisme religieux des sciences, sur lesquels il a pris possession.

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