L’apprenti accourut aux ordres de son maître, dès qu’il entendit son appel. Il traversa la grande pièce principale, sans manquer, comme à son habitude, de jeter un coup d’oeil aux pantins désarticulés qui gisait dans les coins de l’atelier. Et comme à son habitude, il regretta de ne pas avoir le temps de toutes les réparer. Et comme d’habitude, il pénétra dans la pièce du maître. Celui-ci était penché sur son bureau, la lampe à pied baissée au plus près possible de son visage. L’apprenti se demanda, comme à son habitude, comment les cheveux ne brûlaient jamais. Le maître s’arrêta, sembla surpris et presque gêné de la présence du jeune homme dans la pièce. Alors qu’ils se demandaient ce qu’il faisait là, il se rappela qu’il n’avait plus de fusain. „M’faut du fusain“, grommela t-il dans sa barbe, en regardant l’apprenti avec ses grosses lunettes. Il avait l’air ahurit, mais ce dernier avait arrêté d’y prêter attention; pourtant, il ne pouvait au début s’empêcher de sourire. Il s’efforçait plutôt à comprendre les sons à demi-mâché qui lui parvenait à l’oreille. Sans dire mot, il se retourna, retourna dans la grande pièce pour chercher le fusain. Il ne tarda pas à l’apporter à son maître. Celui-ci lui prit des mains sans même relever la tête, et l’apprenti retourna à sa pièce. Il avait eu le droit à une pièce séparé de l’atelier, quand il fut suffisamment formé pour réparer les pantins défectueux. Enfin, c’est ce que lui avait dit son maître. En fait, il eu sa propre pièce quand il fut capable de fournir le même travail que son maître. Il resta néanmoins apprenti, et le restera jusqu’à la mort du maître. Il était marionnettiste. Son maître dessinait les modèles; lui les façonnés, les sculptés. Il suffisait ensuite de placé les cordelettes correctement, et le tour était joué. Mais cela prenait souvent plus d’une semaine, pour faire un bon pantin. Il y avait les ratés : ceux-ci était entassé dans la grande pièce, aux côtés des outils, des pots de peintures, du matériel à dessin.
L’endroit sentait bon la sciure, le silence, et les planches des bois qui séchaient dans la mezzanine de la grande pièce. Celle-ci ne devait pas mesurer plus de 8 mètres de long sur 3 mètres de large. Il faut dire aussi, que les deux autres pièces étaient tellement petites, que la grande pièce ne semblait pas devoir accepter son adjectif : le premier venu lui aurait attribué celui de gigantesque, ou celui de céleste. Quoiqu’il en soit, c’était ici que l’apprenti avait vécu depuis fort longtemps déjà, et sans doute lui-même n’avait pas d’autre souvenir que celui de l’atelier. Il connaissait évidemment le village, et l’atelier avait pignon sur rue sur la grande place. Qui d’ailleurs, ne méritait pas plus que la grande pièce son qualificatif, tant le village était petit. Il y avait le strict nécessaire, mais cela semblait suffit à tous. Car en effet, qu’a t’on besoin de plus que le nécessaire. Alors que l’apprenti était perdu dans des pensées de ce genre en sculptant la tête d’un berger, ses yeux se baladaient dans la petite pièce. Ils s’arrêtèrent sur la fenêtre, qui luisait d’une lumière étranger. Il s’approcha s’en approcha. Cela ne lui arrivait pratiquement jamais, mais les histoires sont faites pour raconter des faits qui n’arrivent pratiquement jamais. Et qui sont toujours exceptionnels dans la vie de leur héros, même si on ne connaît le héros que précisément sous cet angle. Il semblait faire beau dehors. Le fait fût donc, à tel point extraordinaire qu’il est nécessaire de le mentionner ici. L’apprenti s’approcha de la fenêtre, d’où percé un rayon de soleil. Mais le carreau était tellement recouvert de poussière, et ses cadres de toiles d’araignées, que l’apprenti dût y donner un coup avec le manche de sa chemise de travail. Il fut d’abord ébloui par la lumière qui pénétra dans la pièce. Elle donna des ombres à tout les objets entreposés dans la petite pièce, et comme l’apprenti, en se retourna, projeta sa propre ombre contre le mur et cacha celle des pantins et des divers objets, il ne put pas voir une autre ombre que la sienne. Et tout lui sembla obscure, comme à d’habitude. Puis il regarda la fenêtre, et, encore plus extraordinaire que cela puisse paraître, il regarde à travers la fenêtre. Et il vit les champs de blé qui s’étendait derrière l’atelier : car de la grand’place aux champs, il n’y avait pas une grande distance : précisément la place, pour un atelier de marionnette. A travers les champs serpentantait le vieux chemin qui menait à la ville. Si l’apprenti ne l’avait jamais emprunté, on racontait néanmoins des choses fabuleuses sur la ville. Notamment, qu’il y en avait une encore plus grande. Mais le chemin se perdait sous les arbres de la vielle forêt, qui bordait les champs de la vallée, et protéger les falaises de la montagne contre l’intrusion de l’homme. Pourtant, le maître lui avait dit un jour que des hommes allaient dans la forêt, qu’ils abattaient les arbres, et lui vendait. Il les stockait alors dans le grenier, et c’est avec cela que lui, l’apprenti, confectionnait le corps des marionnettes. Il se demanda alors quelle main invisible pouvait bien faire que tout se passait si bien dans ce village. Il ne trouva pas la réponse. Alors que l’apprenti se perdait dans ses pensées, et oubliait qu’il était entrain de faire quelque chose d’extraordinaire (voir à travers la fenêtre), quelque chose de plus fabuleux encore lui arriva : il cru distinguer, au loin, sur le chemin, un chariot qui soulevait un nuage de poussière. Autrement dit, il vu sortir un chariot de la forêt, et il n’avait pas l’air d’être un chariot de bûcheron. Cela, ils les connaissaient : ils étaient très long, pour pouvoir transporter les troncs. Il était tellement ébloui, à la fois par le soleil et par les idées qui l’assiégeait de partout, qu’il sembla sortir du temps. Il revint à lui quand il entendit les grommellement de son maître, qui le sommait de venir le voir. Avant d’emprunter le trajet vers la grande salle, il osa un coup d’oeil vers la fenêtre, puis vers le carreau, puis à travers le carreau : et le chariot était presque arrivé à 100 mètres du village. Il n’en cru rien, tant cela était extra-ordinaire. Il alla alors voir son maître, qui lui dit, mais seul l’apprenti pu le comprendre „M’faut du papier à dessin“. Celui-ci sortit sans même remarquer les lunettes de son maître, regarda dans la vielle armoire à dessin, pris le papier, le porta à son maître sans que celui-ci ne releva la tête. Il retourna dans sa petite pièce en marchant à toute vitesse, et en passant le seuil de sa porte, il pointa son regard directement vers la fenêtre. Celle-ci était couverte de toiles d’araignées, et quand il tenta de regarder à travers le carreau, il ne put rien voir à cause de la poussière. „J’ai du rêver“ se dit-il. Et il alla s’asseoir sur son tabouret, pour se remettre sur la tête de berger qu’il était en train de façonner. Mais celle-ci était terminée. Il avait donc fini sa journée, et il se réfugia dans le grenier de la grande salle – car c’est là qu’il avait son lit -, et il s’endormit.
Il se réveilla de bonne heure, comme à son habitude, avant que le soleil ne se lève. Et comme à son habitude, le maître était déjà penché sur ses dessins. Il entra dans la petite pièce de son maître, et sans dire mot, comme à son habitude, il prit le dessin terminé qui était posé sur le bureau. Le maître avait dessiné une jeune femme, et sans doute allait-elle de paire avec le berger de la veille. Sans plus attendre, il traversa la grande salle et se rendit dans sa petite pièce. Il ne put, ce matin aussi, s’empêcher de jeter un coup d’oeil à la fenêtre : mais il ne put rien voir, à cause des toiles d’araignées et de la poussière. Il choisit un beau morceau de bois et se mit aussitôt au travail. Au fur à mesure que les heures passaient, la tête prenait forme. Car il avait l’habitude de commencer un nouveau pantin par ce qu’il avait terminé la veille : il s’agit donc aujourd’hui de la tête. Mais il se passa une chose extra-ordinaire, quoique pour la seconde fois. Il aperçu un rayon de lumière, s’approcha de la fenêtre, nettoya le cadre et dépoussiéra le carreau. Il vit comme hier les champs de blé, le chemin qui serpente et se perd dans la forêt, gardienne de la montagne. Mais il regarda aussi au plus près, et comme le chemin passait non loin de l’atelier, il se pencha un peu un avant, et vu le cul du chariot, garait, juste en face de lui, sur le bord du chemin. Et ce qu’il avait prit hier pour un chariot n’était autre qu’un carrosse, même s’il était pas couvert d’or et de diamant : c’était un véhicule avec deux grandes roues de chaque côté, un toit, et des portes sur le côté. Il se pencha encore plus, si bien que son visage se colla contre le carreau, et il ressentit le froid du verre. Celui lui permit de voir l’avant du chariot, jusqu’à apercevoir l’attelage ! Deux magnifiques chevaux baies se tenait là, tranquillement. Il les contempla pendant longtemps, très longtemps… Et sortit de sa rêverie en percevant la voix du maître. Il alla le voir, écouta sa demande, regarda ses lunettes, s’exécuta. Puis il revint, presque en courant dans sa petite pièce. Il regarda tout de suite la fenêtre : elle était comme il l’avait tant redouté, pleine de poussière et de toiles d’araignées. Avec déception, il se remit au travail : mais la tête était déjà terminée. „J’ai du rêver“ pensa t-il, mais il remarqua qu’il avait fait pour la deuxième fois un rêve plus ou moins similaire. Il repensa à ce qu’il avait vu, et se dit que „ça pourrait être bien“, d’aller se promener dans les champs. Et le maître le rappela, et il s’exécuta, puis se remit au travail.
Mais comment le soleil commençaient à baisser, et que sa lumière devait plus jaune et plus chaleureuse, et que les ombres s’agrandissaient dans la petite pièce de l’apprenti, quelqu’un frappa au carreau de la porte d’entrée. Il ne se leva pas, car il se dit que cela devait être une visite pour le maître. Cela arrivait; rarement, mais cela arrivait. Un moment passa, puis on frappa de nouveau, et le maître ne bougeait toujours pas. Alors l’apprenti réfléchit, puis se leva. Alors qu’il était dans la grande pièce, il s’approcha de la porte d’entrée, et regarda à travers le carreau. Car le carreau de la porte d’entrée était toujours propre : il donnait sur la grand’place du village. Mais il ne vit quand même personne. Tout étonné, il entendit comme un bruit venant de sa petit pièce : quelqu’un frappait à sa fenêtre. Il retourna sur ses pas, et passant le seuil de sa porte. Alors on frappa à la grande pièce. Mais le maître ne bougea pas, et lui revient de nouveau sur ces pas : on frappa à la fenêtre. Tout cela commençait à l’agacer, lui qui avait l’habitude de vivre dans le silence, si ce ne sont les grommellements du maître, et le bruit que faisait ses outils quand il travaillait le bois. Il retourna alors dans sa petite pièce, et on frappa à la porte d’entrée. Il s’assit par terre, se boucha les oreilles avec la paume de ses mains, puis attendit. Il attendit encore. Puis on frappa de nouveau à la porte. Il attendit. On frappa encore à la porte. Cela dura un bon moment, tant et si bien qu’il se releva, alla dans la grande pièce, et comme on frappa à la fenêtre, il pris la poignée de la porte, respira un grand coup et sortit. Le dehors était plus lumineux, même si les ombres étaient déjà longues. Il jeta un coup d’oeil vers le chariot et les chevaux : il n’y avait rien du tout. Il fit le tour de l’atelier, et comme il passait l’angle du mur qui donne sur sa fenêtre, il entendit un bruit de pas. Enfin, il passa l’angle et pu voir : quelqu’un s’enfuyait à travers les champs de blé. Sans réfléchir, il décida de le suivre, et il se mit à courir après lui. Les champs sentaient bon le blé brun mûrit par le soleil, mais l’apprenti courrait et ne sentait rien. L’autre semblait très rapide, mais il ne gagnait pas un pousse sur son poursuivant. Celui-ci se guidait par le sentier de blé couché. La course dura un long moment, tant et si bien qu’il arriva à la hauteur de la forêt. Essoufflé, il marqua une pause, et aperçu la silhouette de celui qu’il poursuivait dans le sous bois. Il se retourna, et aperçut au loin le village. Il respira une dernière fois une grand bouffé d’air, et se remit à courir. Comme l’autre l’observait, il se remit aussi à courir. La forêt sentait bon le chêne, le pin et le châtaigner. Mais l’apprenti ne ressentait que les branches qui lui barraient le chemin et lui griffaient ses vêtements et le visage. L’autre se déplaçait vite : exactement à la même vitesse que son poursuivant. Tout deux coururent longtemps, et le soleil commençaient à se coucher, le soir arrivait. Finalement, ils passèrent la forêt et arrivèrent dans la montagne. Derrière eux, le village n’était qu’un point dans le paysage. Ils coururent encore pendant longtemps, et la vue qui s’offrait à l’apprenti était pleines des couleurs des champs de blé jaune et des arbres verts. Et le vent soufflait dans ses cheveux, et s’infiltrait dans sous ses vêtements, donnant à son corps milles caresses. Mais l’autre courrait encore, et ils coururent tant et si bien qu’il fit bientôt nuit. Ils arrivèrent aux falaises, et comme l’apprenti ne distinguait plus que son adversaire, il couru jusqu’au bord de la falaise, comme lui. Et comme lui, il tomba dans le vide. Lorsqu’il sentit son corps léger comme un plume, quand il ne sentit plus son poids, et qu’ils se sentaient tiré vers le bas, l’apprenti sentit qu’il tombait. Et il voyait, en dessous, l’autre le précéder. Alors il leva les yeux, et la chute dura assez longtemps pour sentir le vent dans ses cheveux et sous ses vêtements, apprécier la vue dégagée. Il arriva bientôt dans les arbres, et il sentit le chêne et le pin et le châtaigner, mais il continuait de tomber. Alors il s’écrasa au sol, et la douleur qu’il ressentit fut terrible, d’autant plus horrible qu’il ne mourut pas sur le coup, et que son corps, pratiquement sans vie, roula à travers les arbres en suivant la pente, et s’arrêta finalement dans le champs de blé brun, encore plein de la chaleur accumulée dans la journée. Il s’arrête là, car il avait cogné contre le corps de celui qu’il poursuivait, et qu’il avait suivit. Il tourna lentement et difficilement la tête vers ce qu’il avait cogné. La douleur l’assaillait, et sa vision se troublait : il put néanmoins apercevoir l’autre : et il vit une marionnette – une marionnette de berger. Il avait poursuivit jusque là un pantin, et celui-ci l’avait tué. Mais comme il sentait sa vie s’échapper, il pensa une dernière fois à cette absurdité, et dans un dernier souffle, il ne put prononcer que ces mots : „j’ai dû rêver“.